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W. Gillies Ross
Les premiers voyages à la baie d’Hudson eurent lieu en 1860. J’ai trouvé une référence à un voyage dans le détroit d’Hudson en 1857, mais je n’en sais pas plus. On commença à exploiter ce territoire en 1860. La Compagnie de la Baie d’Hudson s’y était essayé auparavant, sans que ses navires n’hivernent. Elle faisait alors des expéditions aller-retour d’une saison depuis Churchill. L’expérience étant peu concluante, les pêcheurs américains optèrent pour l’hivernage, d’abord à Cape Fullerton, où ils érigèrent quelques installations sur la terre ferme. Une fois le navire pris dans la glace, il fallait installer un entrepôt sur la rive, pour y stocker des réserves de nourriture en cas de catastrophe à bord. On y entreposait aussi les produits de la baleine. Ainsi, la plupart des navires érigeaient quelques bâtiments sur la terre ferme.
Nous sommes alors à l’époque de George Comer, le plus illustre maître baleinier de la baie d’Hudson. Il jetait l’ancre dans le havre de Fullerton, d’où il lançait ses embarcations de pêche qui remontaient jusqu’à la baie de Repulse, à la recherche de baleines. Ces embarcations étaient munies de capotes spéciales qui permettaient aux pêcheurs d’y dormir, après les avoir remorquées sur la glace. On pouvait aussi y cuisinier; elles servaient en fait de maisons mobiles.
Cette zone de pêche était relativement restreinte. Il y eut à peine 200 voyages américains et écossais dans la baie d’Hudson, pour un total de moins de 800 captures. Cela en fait un petit chapitre dans l’histoire de la pêche à la baleine, mais ce chapitre fut très important pour les communautés inuit de la région. Cette activité agissait comme un aimant, attirant vers elle les populations, que ce soit dans la baie de Repulse, à l’île Marble, etc. En plus de se regrouper, les Inuit entraient en relation directe et quotidienne avec les Blancs et leurs articles manufacturés. Ces marchandises s’intégraient à la vie inuit. Avant l’arrivée des baleiniers blancs, les groupes inuit (les Iglulingmiut, les Netsulingmiut, les Kairnimiut et les Aivilingmiut) étaient peu amicaux les uns envers les autres, mais ils comprirent qu’en s’entraidant, en se mêlant, ils pouvaient arriver à quelque chose. Ainsi tombèrent certains des murs existant entre ces communautés. Au sein de la main-d’œuvre d’un navire baleinier de la baie de Repulse, on pouvait trouver côte à côte des esquimaux du Caribou et des Inglulingmiut du bassin Foxe.
Sur l’île de Southampton se trouvait une communauté distincte, les Sallirmiut. En 1902, 58 de ses 62 membres moururent d’une maladie introduite par le navire écossais Active.
Les Américains croyaient avoir le droit de pénétrer dans la baie d’Hudson, ce à quoi le gouvernement britannique répondit qu’il s’agissait d’une mer fermée, qu’elle faisait partie de ses eaux territoriales, et que les Américains n’y étaient pas les bienvenus. Cela ne les arrêta pas. Il existait bien, à l’époque, une limite territoriale de trois miles au large des côtes, mais les baleiniers étaient obligés d’enfreindre cette règle. Après tout, il fallait bien aller à terre (terre sous l’égide de la Compagnie de la Baie d’Hudson) pour chasser le bœuf musqué et le caribou, ériger des entrepôts et prendre contact avec les Inuit.
Vers la fin du 19e siècle (en 1892, je crois), la Compagnie de la Baie d’Hudson arma une baleinière qui partit de Londres pour se rendre à la baie Roes Welcome, afin de concurrencer les baleiniers américains. La cohabitation fut difficile, mais il n’y eut aucune hostilité.
Comparé à d’autres périodes de chasse à la baleine, l’époque baleinière de la baie d’Hudson ne fut pas très importante. Tout au plus, explique Gillies Ross, près de 800 baleines furent abattues dans cette région de 1860 à 1915 pour un total de 200 voyages. Mais ce fut une rencontre significative pour les Inuit vivant à proximité de ce dernier territoire arctique de chasse à la baleine, puisque les baleiniers comptaient surtout sur les Inuit pour leurs opérations.
Fred Calabretta
L’ouverture de la baie d’Hudson à la pêche à la baleine en 1860 constitua un événement majeur. Si deux des navires provenaient de New Bedford, ils étaient commandés par des capitaines baleiniers de New London. L’un des capitaines, Christopher Chapel, avait servi sur le McLellan. De 1860 au début des années 1890 (qui marque la fin de l’ère baleinière à New London), la pêche baleinière dans l’Arctique de l’Est est à l’origine de la moitié des voyages effectués par des baleiniers de New London et de leurs revenus aussi. C’est dire son importance à l’échelle locale.
Le capitaine George Comer naquit en 1858, à Québec. On connaît très peu de choses de ses premières années. Apparemment, son père était marin et disparut en mer peu après sa naissance. Sa mère était originaire d’Angleterre. Pour une raison inconnue, elle se retrouva aux États-Unis. Elle aurait connu des épreuves très difficiles.
Ainsi, George Comer grandit sur une ferme, où il besogna jusqu’à ce qu’il ait 17 ans, en avril 1875. Il quitta alors la ferme, pour des raisons inconnues, se rendit à New London à pied, puis s’embarqua sur une baleinière arctique. Ce fut le début de sa carrière de baleinier et de marin, ainsi que son baptême de l’Arctique.
Comer saisit l’occasion pour devenir capitaine, en 1895, à bord du navire Era à bord duquel il avait acquis tant d’expérience. Il se rendit dans la baie d’Hudson, où il se spécialisa, y retournant année après année.
Au début des années 1890, il ramassa des plantes dans la baie d’Hudson et le détroit d’Hudson. Puis, il commença à se tourner vers ce qui devint éventuellement l’œuvre de sa vie: l’étude et la documentation des Inuit. Il s’y mit de manière informelle d’abord, en recueillant quelques trucs et acquérant des objets culturels. L’année 1897 marqua un tournant dans sa vie: un dénommé Franz Boas, père fondateur de l’anthropologie nord-américaine et une sommité dans ce domaine, contacta le capitaine Spicer pour obtenir des renseignements sur les Inuit de l’Arctique de l’Est. Spicer informa Boas qu’il avait pris sa retraite et le redirigea vers le capitaine Comer.
Boas lui passa une commande plus spécifique : « Prenez des photographies. Faites des enregistrements sonores. Faites des plâtres vivants de visages Inuit. » Cela permit d’étayer la documentation. Comer nota en détail les traditions Inuit. Il recueillit contes, faits d’histoire orale et renseignements sur l’expédition Franklin, dessins, cartes, tout ce qu’il pouvait trouver. L’essentiel de ses collections se retrouva au Musée américain d’histoire naturelle, qui, en 1907 ou 1908, possédait la plus grosse collection arctique au monde, collection acquise essentiellement de Comer et de Robert Peary. Ces activités firent de Comer un anthropologue, une seconde carrière qui se greffa à ses voyages lucratifs de baleinier.
Dorothy H. Eber
J’ai connu une personne merveilleuse qui s’appelait Leah Arnaujaq et qui vécut une partie de sa jeunesse sur les navires baleiniers. Elle venait de Repulse Bay, où habitent encore ses descendants. Elle parlait souvent du capitaine américain George Comer, même si elle connaissait davantage les frères Alexander et John Murray, tous deux capitaines. Apparemment, elle était la fille d’Alexander Murray, mais elle disait être beaucoup plus proche de John Murray, qu’on surnommait « Cross-eyes » à cause de son œil artificiel. Comer, lui, avait été surnommé angakkuq par les Inuit, un nom qui veut dire chaman, parce qu’il étonnait tout le monde avec les photographies qu’il prenait à bord de son vaisseau (d’ailleurs, les photographies de Comer documentent de façon formidable la vie inuit de ce temps-là.). En entendant parler de lui, Leah s’était exclamé : « Oh, Comer! Angakkuq! Il pouvait faire apparaître ces photographies sur un simple bout de papier! Il a été très bon pour les Inuit. » Les capitaines Comer, John et Alexander Murray avaient chacun leur propre équipage quand leurs navires étaient ici. Tandis qu’entre eux, les Inuit gardaient de bonnes relations (la plupart étant d’ailleurs parents), ils ne se côtoyaient pas du tout pendant la chasse à la baleine. « Les capitaines avaient toujours un peu peur que les autres capitaines partent avec leurs hommes. Ils n’étaient pas ennemis, mais à cause de la compétition, ils n’étaient pas amis non plus. »
Dans cet extrait vidéo, Fred Calabretta introduit le plus célèbre baleinier américain, le capitaine George Comer. Comer a connu une telle notoriété à cause de sa longue expérience comme baleinier de la baie d’Hudson, mais aussi parce qu’il a travaillé étroitement avec l’anthropologue Franz Boas du Musée d’Histoire naturelle de New York à recueillir des artéfacts et de l’histoire orale inuit. Dorothy Eber a eu la chance de rencontrer des aînés de la baie d’Hudson qui avait connu Comer. Les Inuit l’appelaient Angakkuq, le chaman, parce qu’il prenait des photos et qu’il pouvait les faire apparaître dur du papier.
Akuliak : une étape sur la route de la baie d'Hudson
Nos ancêtres enseignèrent aux baleiniers
« J'ai des parents qui étaient baleiniers des deux côtés de la famille, autant maternel que paternel. Ceux du côté de mon père avaient été emmenés de Kimmirut jusque dans la région du Kivalliq. Il n'y a pas de doutes que ce sont eux qui ont enseigné aux baleiniers à chasser la baleine. Ces gens-là venaient tout juste d'arriver et ne connaissaient rien de l'océan Arctique. Ce sont nos ancêtres qui leur montrèrent où chasser la baleine. Ils leur disaient : « Les baleines se trouvent ici et là-bas! », parce que nos ancêtres savaient où se trouvaient les baleines. »
Extrait tiré d'une entrevue avec l'honorable Ann Meekitjuk Hanson
Commissaire du Nunavut
L'histoire de Johnnibo à Akuliak
Akuliak était une importante station baleinière située sur les rives du détroit d'Hudson et il y avait souvent quatre à cinq bateaux qui y hivernaient. La station, à mi-chemin entre Cape Dorset et Kimmirut, se composait d'une baie et une île autour de laquelle les navires hivernaient. Sur cette île, Johnnibo trouva la mort, plus précisément au point d'observation, où il fut assassiné.
L'histoire de Johnnibo est fascinante. Dans cette région, il était le compagnon du capitaine Spicer. Ce fut une découverte extraordinaire lorsque je trouvai la photographie d'un homme, une femme et une jeune fille inuit en bas de laquelle était indiqué : « Témoins de Spicer ». Je découvris alors que Johnnibo, sa femme et sa fille (dont le nom était Killarjuk) avaient été emmenés à Boston où ils avaient témoigné lors d'un procès concernant un vol de baleines.
Il m'apparaissait peu probable qu'un si gros animal puisse être l'objet d'un vol, mais deux entreprises des États-Unis, qui chassaient la baleine dans la région, avaient ramassé des carcasses de baleines qui, d'après le capitaine Spicer, lui appartenaient. Johnnibo et sa famille avaient été emmenés jusqu'à Boston pour paraître en cour et un journal baleinier hebdomadaire de ces années-là écrivit que Johnnibo fut un excellent témoin. Spicer gagna sa cause et Johnnibo retourna à l'île du sud de Baffin où il devait, quelques années plus tard, rencontrer son destin tragique, tué par un Inuk.
Les gens se demandent encore aujourd'hui pourquoi il fut assassiné. Les Inuit disent que l'histoire impliquait sûrement de la jalousie, parce que Johnnibo était bien connu des baleiniers blancs qui le choyaient et lui donnaient toutes sortes de marchandises, telles que des fusils, des armes et des bateaux. Ce fut fort probablement la principale raison de son assassinat, une fin terrible pour quelqu'un qui avait eu une vie si peu commune. Lorsque je montrai la photo de la petite famille aux gens de la région, je croyais que personne n'allait les reconnaître puisque la photo datait du 19e siècle. Mais dès que je mentionnai que ces gens avaient été emmenés au sud pour une histoire de procès, tous devinèrent exactement qui ils étaient.
Extrait d'une entrevue avec Dorothy Harley Eber en novembre 2008
Dorothy Harley Eber est une recherchiste et écrivaine montréalaise spécialisée dans l'histoire orale inuit



